Conférence de l’Ambassadeur sur les relations entre la France et le Chili [es]

Conférence de l’Ambassadeur Roland Dubertrand sur "Les relations entre la France et le Chili, hier et aujourd’hui", prononcée devant l’Union des Français du Chili et Santiago Accueil, le 5 novembre 2018.

Je souhaiterais tracer un tableau historique de la relation bilatérale franco-chilienne en replaçant celle-ci dans la longue durée, tout en abordant ses développements actuels.

Cet exposé permettra de décrire une francophilie chilienne ancienne et profonde, qu’il est fondamental de comprendre pour apprécier la qualité de la relation bilatérale. Mais cela n’empêche pas que cette dernière doive se renouveler au XXIème siècle en fonction des évolutions considérables qu’ont connues les deux pays au cours des dernières décennies. Dans le contexte de la mondialisation actuelle, les interactions concrètes se sont par ailleurs intensifiées, sans compter d’autres facteurs que l’on identifiera chemin faisant, et ce phénomène plaide en faveur d’une relation bilatérale modernisée et élargie.

I/ L’héritage du passé : une relation riche et ancienne :

Bien entendu, la distance géographique a constitué un frein à la relation mais la France est considérée au Chili comme une référence majeure, culturelle et politique, du début du XIXème siècle aux années 1945-1950, années à partir desquelles le modèle nord-américain s’impose progressivement. Mais de nouveaux liens apparaissent avec l’émigration chilienne liée au coup d’Etat de 1973 puis avec l’accélération des échanges économiques.

a) Le XIXème siècle : l’apogée du rayonnement français au Chili

Il y a eu bien entendu des contacts durant la période coloniale espagnole mais ils étaient limités aux marins, navigateurs et corsaires et aux marchands français qui commerçaient à Valparaíso à partir de la fin du XVIIème siècle, dont les deux grands explorateurs que furent Bougainville et La Pérouse.

Tout change avec la lutte pour l’indépendance de 1810 à 1818 car la France fournit le modèle de l’émancipation concentré dans la philosophie des Lumières, la Révolution française et la geste épique de Napoléon. « L’aventure des trois Antoine » est celle de deux Français qui complotent pour l’indépendance (Antoine Gramuset et Antoine Berney avec le Chilien Antonio Rojas) arrêtés en 1781. A partir du début du processus de l’indépendance en 1810, des vétérans des guerres de la Révolution et de l’Empire se joignent à titre individuel aux troupes de O’Higgins et San Martin ; citons le colonel Beauchef, le capitaine Drouet fils de l’aubergiste de Varenne, Benjamin Viel qui se distingue à la bataille de Maipú, l’Alsacien Crammer.

Napoléon avait, semble-t-il, caressé l’idée d’aider les jeunes républiques latino-américaines à se libérer mais l’idée n’a pas eu de suite. En revanche, la France de la Restauration est l’alliée de l’Espagne des Bourbons et il faudra attendre 1831 et Louis-Philippe pour que soit reconnue l’indépendance du Chili par la France, avec la nomination de M. de Cazotte comme chargé d’affaires et consul général à Santiago. Un traité d’amitié et de commerce est signé en 1846, malgré l’incident de Magellan en 1843 où un navire français a fait mine de prendre possession du détroit.

Pour les élites chiliennes issues de l’indépendance, la France va servir de modèle politique, juridique et culturel de manière largement exclusive jusqu’aux années 1880-1890 puis ensuite en concurrence avec l’Allemagne jusqu’en 1945, l’influence britannique se faisant, elle, surtout sentir dans le monde des affaires. Il suffit d’évoquer le nom de Claude Gay qui sillonne le Chili de 1828 à 1842 comme géographe, botaniste, naturaliste sous l’égide de Diego Portales, et publie la monumentale Histoire physique et politique du Chili, participant ainsi à la construction de l’identité nationale moderne du pays. L’architecture de Santiago est très influencée par la France avec les architectes français François Brunet qui édifie le Théâtre municipal et Lucien Hénault la Chambre des députés et l’Université du Chili. Le Musée des Beaux-Arts est construit en 1880 par un architecte chilien mais sur le modèle français également. Les élites sont souvent formées dans les écoles catholiques françaises comme celles de la Congrégation du Sacré-Cœur de Jésus et Marie. Enfin, l’influence sur la littérature et la philosophie est omniprésente comme en témoigne l’œuvre du philosophe positiviste José Victorino Lastarria. L’Alliance française s’installe en 1891-1894 et créée elle-même des écoles françaises dont la première à Traiguen.

Cette influence très sensible est soutenue par une communauté française forte de 10 000 membres en 1900, dont le développement a été conté par M Jean-Pierre Blancpain dans son ouvrage « Le Chili et la France ». Les flux d’immigrants, entre 20 000 et 25 000 personnes entre 1840 et 1940, viennent surtout des Pyrénées et de la façade atlantique, dont des réfugiés politiques. On retrouve les Français comme des commerçants et des industriels actifs à Valparaiso et Santiago et aussi dans la vigne et l’agriculture dans la région centrale et le Biobío. Les familles basques notamment sont dans le cuir et la vigne et donnent une impulsion notable à la viticulture chilienne. La communauté est influente et organisée et la première « Pompe France » apparaît en 1856 à Valparaíso puis en 1864 à Santiago. La Chambre de commerce franco-chilienne, toujours en activité, est créée en 1883. Aujourd’hui, on estime au nombre de 500 000 environ les Chiliens descendants de ces immigrants français.

Un épisode romanesque aurait pu ternir cette relation confiante, l’aventure d’Antoine de Tounens, clerc de notaire à Périgueux, qui se proclama roi de l’Araucanie et de la Patagonie de 1860 à 1862 en obtenant le ralliement des chefs indigènes. Il sera expulsé par les autorités chiliennes vers la France en 1862. Ces dernières prennent alors conscience de la précarité de leur contrôle sur le sud, ce qui amènera à l’occupation de la région mapuche, achevée en 1883, et à la pénétration progressive de la Patagonie. Le Chili annexera l’Ile de Pâques en 1888 avec l’accord de la France qui détient la Polynésie française voisine.

b) Le XXème siècle : concurrence allemande et hégémonie américaine

A partir de 1885, l’armée de terre et la marine chiliennes reçoivent des instructeurs allemands qui remplacent la coopération militaire française, prédominante jusqu’ à cette date. Dans beaucoup de domaines, et jusqu’en 1945, les deux pays seront rivaux au Chili, alors que la présence française s’affaiblit relativement après la première guerre mondiale, durant laquelle le Chili reste neutre. Toutefois, l’épopée de l’Aéropostale, avec ses exploits aériens, atteint le pays en 1929. Même si ses positions économiques diminuent, la France demeure une grande référence culturelle comme en témoignent les liens noués avec elle par les poètes Vincente Huidobro et bien sûr Pablo Neruda, qui sera plus tard, sous l’Unité populaire, ambassadeur à Paris.

La Deuxième guerre mondiale, conflit auquel le Chili prend part à partir de janvier 1943 mais sans engagement militaire direct, acte le recul de la France avec l’impact de la défaite de 1940, la baisse des échanges économiques et la montée irrésistible de la puissance et de l’influence des Etats-Unis. Pourtant, le Chili est bien l’un des pays d’Amérique latine où se développe, grâce en particulier à l’action de M Jean Muzard, le plus grand nombre de comités de la France libre, comités qui compteront jusqu’à 7 000 adhérents. Et c’est une marée humaine enthousiaste qui envahit les rues de Santiago à l’annonce de la libération de Paris en août 1944 !

L’après-guerre est marquée par la nomination en 1945 du premier ambassadeur en titre, M. de Dampierre, et surtout par la visite marquante du Général de Gaulle en 1964. La France, dont l’enseignement de la langue fut longtemps obligatoire, peine toutefois à conserver ses positions face au modèle américain triomphant, là comme ailleurs.

Le coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973 va encore modifier la situation, après trois années de gouvernement d’Unité populaire suivies de près par la gauche française. L’ambassade et la résidence accueillent entre septembre 1973 et juillet 1974 600 Chiliens fuyant la répression, sous la responsabilité de Pierre de Menthon, l’ambassadeur de l’époque, et de son épouse Françoise. La France recevra au total 15 000 réfugiés chiliens auxquels elle accordera l’asile politique et sera le pays qui en accueillera le plus, dans un premier temps, en Europe avec la Suède. Cette présence humaine va créer des liens multiples et nouveaux qui se font sentir encore aujourd’hui dans notre coopération bilatérale.

En 1973, la France, qui reconnaît les Etats et non les gouvernements, n’avait pas condamné le régime militaire en tant que tel mais elle sera amenée à se montrer de plus en plus critique face aux violations des droits de l’Homme, l’Institut culturel constituant à Santiago un espace de liberté apprécié. La distance va s’accroître avec l’arrivée au pouvoir en 1981 de François Mitterrand et des socialistes, très solidaires de la gauche chilienne en exil. Le retour de la démocratie en 1990 verra la réouverture internationale du pays et un retour de la France se fait pour soutenir la transition au niveau politique, économique et de la coopération, le tout dans le contexte de la nouvelle mondialisation.

II/ La relation bilatérale aujourd’hui :

Elle a été relancée sur de nouvelles bases depuis 1990, tout en reprenant en partie l’héritage antérieur. Si la France a perdu son rôle de référence dominante, elle constitue après l’Espagne et avec l’Allemagne l’un des principaux partenaires européens du pays, dont les relations internationales s’équilibrent entre les Etats-Unis, la région Asie-pacifique et l’Europe, outre le voisinage latino-américain. Pour la France, le Chili est aussi un partenaire fiable et important dans la région, derrière les géants mexicain et brésilien.

a) Les relations politiques et militaires :

Le soutien à la transition démocratique chilienne s’est traduit par un accroissement des échanges de toute nature, et notamment politiques, avec les visites officielles de M Aylwin en 1992, M Frei en 1997, M Lagos en 2001, Mme Bachelet en 2009 et M Piñera en 2010 en France et la visite officielle de M. Chirac au Chili en 2006.

Ces dernières années ont à cet égard marqué une accélération avec la visite officielle de Mme Bachelet en France en 2015, celle de M. François Hollande au Chili en 2017 et celle de M. Sebastián Piñera à Paris en 2018, à l’occasion de laquelle a été adoptée une déclaration portant une feuille de route bilatérale. Le rythme du dialogue politique de haut niveau s’est intensifié, ce qui manquait jusque-là à la relation franco-chilienne malgré des consultations politiques régulières.

Si l’on se réfère à la dernière visite officielle, celle du 8 octobre 2018 à Paris, on constate que MM Emmanuel Macron et Sebastián Piñera ont réaffirmé, outre la priorité donnée à l’innovation et à l’économie digitale pour les développements futurs de la relation, leur attachement à la défense du système multilatéral aujourd’hui menacé. Les deux pays entendent travailler ensemble notamment sur les thèmes de la protection de l’environnement et du changement climatique (alors que le Chili accueillera la COP 25 en janvier 2020).

La coopération militaire et stratégique s’est également développée, notamment la relation entre les deux marines, avec des intérêts communs de sécurité dans le Pacifique sud et l’achat de deux sous-marins Scorpène par le Chili en 1998. A noter également que les deux pays sont également des « Etats possessionnés » en Antarctique, continent démilitarisé par le traité de Washington en 1959.

b) Les échanges économiques et commerciaux :

Ils ont connu une véritable accélération dans le contexte de la mondialisation qui a créé des liens nouveaux entre l’Europe et l’Amérique latine. Ainsi, en 2017, le Chili est-il devenu le 2ème client des exportations françaises en Amérique du sud derrière le Brésil et devant l’Argentine. Les échanges ont été de deux milliards d’euros et sont à peu près équilibrés, la France (975 millions d’exportations) achetant surtout du cuivre et le Chili (1089 millions d’exportations) des biens d’équipement et de consommation divers.

Les investissements français au Chili s’élèvent eux à 3,5 milliards d’euros (et sans doute à 8 milliards en comptant les investissements indirects), ce qui fait de la France le deuxième investisseur européen dans le pays. 240 filiales d’entreprises françaises sont présentes au Chili, en particulier dans les secteurs des transports (Airbus, Alstom, PSA, Renault), des infrastructures (Vinci, ADP), de l’énergie (Engie, EDF, Total), de la ville durable (Suez) et des communications (Thalès). Il est également intéressant de noter que commencent à se développer des investissements chiliens en France (groupes Luksic et Sigdo Koppers).

Pour appuyer les entreprises françaises qui s’implantent au Chili, le réseau économique français est organisé autour du service économique de l’ambassade, du bureau Business France, de la Chambre de commerce franco-chilienne et des conseillers du commerce extérieur. La France a indubitablement profité de la politique d’ouverture commerciale dynamique menée par le Chili depuis 1990 et de la signature en 2002 d’un accord d’association avec l’Union européenne, accord en cours de renégociation à l’heure actuelle. Notre pays est devenu ainsi le 3ème exportateur européen vers le Chili après l’Espagne et l’Allemagne.

c) La coopération culturelle, scientifique et technique :

Cette coopération est particulièrement dense et variée et elle a atteint un niveau de maturité remarquable, avec toutefois des défis nouveaux à relever.

La coopération scientifique et universitaire en est le fleuron et elle est pilotée, de même que les autres coopérations, par l’Institut français de Santiago, lui-même partie intégrante de l’ambassade. Il existe ainsi 700 accords de coopération universitaire entre nos deux pays et 15 laboratoires de recherche et centres d’excellence communs (mathématiques, numérique, biologie, énergies marines, astronomie inter alia). Un centre franco-chilien des Hautes Etudes a été créé récemment pour coordonner toutes les coopérations engagées avec l’Université du Chili et le programme ECOS permet de soutenir de nombreux programmes de recherche bilatéraux. La mobilité étudiante est également importante entre les deux pays avec 900 étudiants chiliens en France et 600 français au Chili. Le gouvernement français est d’ailleurs soucieux d’attirer plus d’étudiants chiliens de qualité au niveau master et doctorat.

La coopération éducative et linguistique est elle-même essentielle. Cinq lycées français, conventionnés ou en partenariat avec l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE), existent dans le pays à Santiago, Viña del Mar, Concepción, Osorno et Curicó, scolarisant près de 7 000 élèves suivant l’enseignement français pour beaucoup jusqu’au baccalauréat. L’institut français donne des cours de français par ailleurs à Santiago, comme le font sept Alliances françaises dans les régions (Valparaíso, Concepción, Antofagasta, La Serena, Osorno, Valdivia, Ile de Pâques). Le français est aussi enseigné dans les écoles internationales et privées mais il ne l’est plus dans le système secondaire public, passé au « tout-anglais » à la fin des années 1990. Dans le sillage de la visite officielle du 8 octobre 2018, les autorités françaises ont proposé aux autorités chiliennes la réintroduction du français comme langue à option dans le secondaire. Si un effort vigoureux n’est pas fait dans ce sens dans les années qui viennent, la francophonie sera menacée gravement au Chili et les jeunes générations risquent de perdre le contact avec notre pays et sa culture.

Conclusion :

Comment, à l’aune de ce panorama, qualifier la relation franco-chilienne aujourd’hui ?

Une vision pessimiste pourrait souligner l’obstacle persistant de l’éloignement géographique voire géopolitique entre les deux pays. Le Chili a pour premier partenaire stratégique les Etats-Unis et est de plus en plus tourné vers l’Asie, l’Union européenne n’étant que son troisième partenaire commercial et la France le troisième parmi les Européens. Par ailleurs, la France n’a jamais accordé, selon cette vision démobilisatrice, une véritable priorité politique à l’Amérique latine, qui passerait bien après l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique au rang de ses préoccupations stratégiques.

Cependant, j’aime à citer Alain Rouquié qui souligne que la présence française en Amérique latine, bâtie pierre par pierre depuis le XIX siècle et ce en profondeur, ne doit pas être jugée à l’aune de l’actualité immédiate. Elle est faite de multiples coopérations, du rôle de la langue et de la culture, de valeurs et de combats partagés, de véritables affinités. Nous avons dit que le Chili est devenu notre deuxième client en Amérique du Sud, phénomène lié au développement du pays et à sa stabilité, et les relations de coopération culturelle et scientifique sont très denses, on l’a vu. ll y a là de quoi œuvrer pour l’avenir, à condition de répondre au défi majeur du déclin du français dans la région et au Chili.

Il y a plus. Au moment où l’unilatéralisme, le populisme et l’autoritarisme gagnent du terrain dans le monde, l’Europe et l’Amérique latine, la France et le Chili, partagent les mêmes valeurs en défense de la démocratie, du multilatéralisme et de la coopération internationale. Face notamment au changement climatique, le défi est d’agir toujours plus ensemble au niveau multilatéral et bilatéral. Au total, la communauté de valeurs forgée autour de la Révolution française, qui apparaît au moment de l’indépendance chilienne, reste toujours d’actualité, au moment où la notion de distance, géographique ou autre, doit, elle, être relativisée./.

publie le 11/10/2019

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