Discours de Laurent Fabius au "sommet des consciences"

"Mesdames, et Messieurs, Chers Amis,

Tout d’abord je voulais vous prier de m’excuser car je n’ai pas pu assister à l’ensemble de cette formidable journée, bravo à Nicolas pour cette organisation et il est très modeste mais c’est lui qui en est l’initiateur. Mais, il se trouve qu’au même moment, je présidais - puisque je vais présider la COP21 - une réunion d’une cinquantaine de ministres et de chefs de délégation venus du monde entier pour préparer cette COP21.

Et j’ai trouvé que dans la simultanéité entre ces deux évènements, différents d’une certaine façon mais convergents pour lutter contre le changement climatique, il y avait là sûrement l’amorce de ce qu’il faut faire.

En ce qui concerne le sommet des Consciences tout a été dit et il faut que vous sachiez que, venant d’un responsable politique, lorsque vous exprimez vos voix, qu’elles soient parlées ou chantées, ce sont des voix qui portent et qui font beaucoup pour faire progresser la cause de la lutte contre le changement climatique.

Dans le même moment, j’ai réuni une cinquantaine de ministres et de chefs de délégation venus du monde entier pour préparer cette COP21 du mois décembre. Et je voudrais, sans vous lasser, vous dire où nous en sommes et vous dire pourquoi je suis plein d’espérance. Pendant ces deux jours, nous avons travaillé dans un esprit très positif. Nos points de vue se sont rapprochés, nous avions choisi de traiter deux sujets fondamentaux. D’abord quelle est l’ambition ? Notamment celle de ne pas dépasser 2°c voire 1,5°c et quand on voit plus loin il y a d’autres ambitions qu’il faut avoir. Cet accord va-t-il être seulement à partir de 2020 voire 2030 ? Ou bien va-t-on trouver un mécanisme pour faire en sorte que cet objectif soit réévalué en permanence à la hausse et que l’on n’ait pas à recommencer cette tâche tous les cinq ou dix ans ? Et la réponse a été oui.

Il fallait aussi se mettre d’accord, et là c’est plus difficile, sur les moyens financiers et technologiques qui sont nécessaires. Là, il y a encore des points à améliorer et j’ai convoqué une nouvelle réunion au début du mois de septembre pour que nous abordions ces sujets si difficiles.

Nous avons parlé aussi d’un terme qui est un peu barbare mais tout à fait essentiel qui est celui de la différenciation. C’est vrai que les États ne sont pas dans la même situation par rapport à leur responsabilité passée vis-à-vis de l’augmentation des températures et de gaz à effet de serre et n’ont pas la même possibilité d’action. Cette notion de différenciation se retrouve dans toute une série de sujets : différenciation dans les objectifs, dans les moyens de contrôle, dans les sources de financement. Et là j’ai constaté aussi, avec une grande satisfaction, que les points de vue étaient en train de se rapprocher. La conclusion que je tire à l’issue de ces deux journées de travail avec des personnalités représentatives c’est que les choses avancent.

J’ai dit qu’il y avait deux réunions simultanées. Celle-ci et celle que j’appellerais celle des gouvernants. Une erreur, et vous ne l’avez pas commise, serait de séparer ces deux espaces alors que la solution se trouve dans leur rapprochement et je dirais, en employant un terme qui a dû être utilisé aujourd’hui, dans leur communion. S’il n’y a que la conscience, qu’elle soit exprimée par de grandes voix ou qu’elle soit simplement ressentie par chacun d’entre nous, c’est nécessaire, c’est le terreau qui permet de faire tout croître. Mais il n’y a pas de débouchés immédiats, puisque, dans le système institutionnel qui est le nôtre, ce sont les gouvernements qui, le moment venu, prendront les décisions. Le 11 décembre, j’y pense souvent, j’aurai un texte et je devrai poser la question aux 196 parties réunies que ceux qui sont d’accord pour l’adopter veuillent bien lever la main et il faut qu’il n’y ait aucune main levée contre.

Pour parvenir à cela, il est essentiel d’avoir la prise de conscience de grandes voix comme les vôtres et de centaines de millions d’individus. Mais il faut que ces voix il faut les faire passer aux gouvernements. Si les voix ne sont pas là, les gouvernements n’auront pas l’énergie nécessaire, ni le courage. Mais si les gouvernements ne sont pas là, les prises de conscience existeront mais ne déboucheront pas sur une décision concrète. C’est très important et significatif que ces deux réunions aient eu lieu en même temps.

Maintenant, avant de conclure ce court propos - et je reconnais qu’Arnold est bien meilleur comme Terminator que moi -, je voulais réfléchir avec vous : pourquoi sommes-nous en bien meilleure position pour répondre à cette question existentielle du climat qu’il y a seulement quelques années ?

Je crois qu’il y a à la fois trois ou quatre raisons, à la fois très fortes et très simples.

La première raison, c’est que, malheureusement, le phénomène du dérèglement climatique s’est amplifié. Nous apprenions qu’au mois de juin, ce dernier mois avant celui-ci, les études américaines avaient montré que la chaleur était la plus élevée depuis l’année 1880. Nous savons que 2014 est l’année qui a été, par sa température, la plus élevée et que 2015, malheureusement, risque encore de battre le record.

Donc, il y a la détérioration de ce que je préfère appeler le dérèglement climatique que le réchauffement climatique car, dans certaines régions, ce ne sera pas un réchauffement, ce sera au contraire l’inverse. Mais, partout, ce sera un dérèglement climatique, c’est-à-dire un « climate disruption », avec des conséquences que vous avez bien sûr énoncées tout au long de cette journée. Eh bien, ce dérèglement est tellement fort, il a tellement empiré qu’évidemment la prise de conscience est beaucoup plus forte.

Le deuxième élément, c’est cette prise de conscience de la population, de grandes voix et, d’une façon générale, un mouvement qui fait que, lié au constat scientifique - Ségolène Royal a dit des choses très justes -, personne ne peut plus contester.

Dans cette enceinte - je ne sais pas si l’on a eu l’occasion il y a deux, trois, quatre ans de discuter de ces sujets -, mais si on avait eu l’occasion, malgré l’immense qualité des membres de cette assemblée - non pas aujourd’hui mais en général -, il y aurait eu des voix pour contester. Et lorsque nous avions des réunions sur ce sujet, la moitié de la réunion consistait déjà à essayer de convaincre ceux qui ne croyaient pas au dérèglement climatique de les convaincre. Et puis, il restait un quart de la réunion pour contester leur point de vue consistant à dire : « oui, il y a peut-être un dérèglement climatique, mais cela n’a rien à voir avec l’activité humaine », et ensuite il restait un quart d’heure pour la fin.

Aujourd’hui, grâce au travail remarquable des scientifiques et sauf dans quelques pays encore - j’ai un grand pays en particulier à l’esprit - pour des raisons idéologiques, mis à part ce grand pays, la science a montré le constat ; il est incontestable.

Donc, il y a une accélération du dérèglement climatique, il y a les apports scientifiques, il y a une prise de conscience générale, il y a des grandes voix politiques qui se sont faits entendre : lorsque la Chine, premier émetteur de gaz à effet de serre du monde, s’engage résolument - et j’en ai encore la démonstration tout au long de ces deux jours de travail - pour dire « il faut vraiment agir », lorsque le président des États-Unis, lorsque beaucoup d’autres s’engagent vraiment, c’est un changement considérable qui fait que, désormais, les choses se présentent sous des auspices beaucoup plus favorables.

Mais cela n’est pas terminé parce que c’est très complexe, parce qu’il y a beaucoup d’intérêts qui agissent là contre, parce qu’une chose est d’être d’accord, autre chose est d’exprimer son accord au-delà des clivages idéologiques traditionnels. Donc, il faut que, d’ici le mois de décembre, notre travail commun soit de plus en plus actif.

On me pose souvent la question : « Mais vous allez présider la COP, est-ce que cela va être un succès ? ». Je réponds souvent par cette formule que j’aime du grand Léon Blum : « Je le crois parce que je l’espère ». Mais, au-delà, si je réfléchis bien, pourquoi les éléments du succès sont-ils réunis ? Parce qu’il y a, à la fois, la science, la conscience, la constance et la circonstance. La science, on vient de le dire ; la conscience, c’est vous et c’est nous tous ; la constance, c’est celle dont vont devoir faire preuve les gouvernants qu’il ne faut donc pas dauber mais qu’il faut encourager ; et puis, la circonstance, c’est que, à Paris, il y a, d’ici peu de mois, cette grande réunion que nous n’avons pas le droit de ne pas réussir.

Donc, comme aurait dit notre ami Ban Ki-moon, « les planètes sont alignées ». C’est pourquoi je crois au succès grâce à vous tous, grâce à nous tous. Merci."

Discours de Laurent Fabius du 21 juillet 2015

publie le 22/07/2015

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