Discours de Lionel Jospin au Congrès Mondial Science Politique (12-16/07/09)

Je remercie les organisateurs chiliens, et en particulier Manuel Antonio GARRETON, de m’avoir invité à m’exprimer, aux côtés du Président Ricardo LAGOS, à l’entrée du 21ème congrès mondial de science politique.

Je suis désolé que le Président Fernando Enrique CARDOSO, souffrant, ne puisse se joindre à nous.

C’est un périlleux honneur pour moi, qui n’ai jamais enseigné la science et ai seulement pratiqué la politique, d’avoir à intervenir devant des experts tels que vous.

Santiago est, en tout cas, un lieu symbolique pour vos échanges, tant sont diverses, parfois tragiques et souvent exemplaires, l’histoire et l’expérience politiques du Chili.

Ricardo LAGOS et moi-même devons introduire à deux voix une discussion sur le thème suivant : « Les dimensions politiques de la crise globale ».

Mon propos tiendra en deux affirmations que je soumets à votre examen critique.

Première affirmation : La crise globale n’a pas aujourd’hui de conséquences politiques visibles
Deuxième affirmation : La crise globale nous offre des leçons politiques évidentes et qu’il serait sage de tirer

I – La crise globale n’a pas de conséquences politiques visibles

La crise financière née à Wall Street en 2008 s’est propagée internationalement. Elle a rapidement entraîné en 2009 une crise économique globale affectant aussi bien la production (à travers la chute des PIB) que les échanges (d’où la rétraction du commerce mondial). Cette crise économique a désormais de lourdes répercussions sociales (hausse du chômage et montée de la précarité). La crise financière a produit une crise économique, la crise économique a provoqué une crise sociale.

Mais la crise sociale a-t-elle mécaniquement entraîné des crises politiques ? Jusqu’à présent, non. Pas de révolutions, pas de renversements de gouvernements, pas de changements de majorité, pas d’instabilité politique généralisée. Les gouvernements en place sont plutôt confortés que déstabilisés par la crise. Quand des troubles se produisent, en Iran, en Chine, en Afrique, ils ont d’autres fondements que la crise actuelle. Alors pourquoi cette rupture dans la chaîne causale ? J’y vois trois raisons principales.

Première raison – La référence à 1929 ne fonctionne pas. La crise des années trente a eu des conséquences politiques majeures, tantôt fécondes (comme dans le New Deal, au Etats Unis en 1933), tantôt terrifiantes (après la conquête du pouvoir par les nazis en Allemagne la même année). Mais les sociétés d’alors étaient sans mécanismes sociaux protecteurs, plusieurs pays autocratiques étaient politiquement archaïques et tous avaient été déséquilibrés par une guerre mondiale dévastatrice. C’est d’ailleurs cette guerre qui a entraîné la révolution russe de 1917 ou l’avènement du fascisme italien en 1924, bien avant la grande dépression.

Deuxième raison – Les grands stabilisateurs sociaux mis en place après la deuxième guerre mondiale fonctionnent encore. Après 1945, pour affronter les conséquences de la guerre et pour tirer les leçons de la crise mondiale dans la plupart des pays développés, ont été instaurés la sécurité sociale, l’assurance chômage, des régimes de retraite, des formes de redistribution des revenus. Même dans les pays où ont été conduites les politiques les plus ouvertement néo-libérales ou dans les anciennes économies planifiées où s’est engouffré le capitalisme sauvage, ces dispositifs n’ont pas été totalement démantelés. Ailleurs ils restent intacts ou, dans certains pays émergents, ils s’instaurent.

Ces mécanismes fonctionnent donc comme de puissants amortisseurs de l’impact social et politique de la crise. En outre, face à celle-ci, les gouvernements, même conservateurs, ont rapidement retrouvé les réflexes interventionnistes qui étaient les leurs avant les années quatre vingt. Ainsi s’est mise en place une réaction coordonnée bien qu’imparfaite des banques centrales et des Etats contre la crise.

Troisième raison – Il n’existe pas aujourd’hui de forces politiques susceptibles de traduire l’insatisfaction et le désarroi nés de la crise en termes de conquête du pouvoir. L’extrême droite peut gagner des suffrages ici ou là, elle ne présente pas un danger de contre-révolution. L’extrême gauche peut connaître des poussées, elle ne peut espérer faire la révolution, tant la situation est peu révolutionnaire.

Quant à la social-démocratie, qui devrait être la grande force d’alternance – puisqu’elle est presque partout dans l’opposition, à l’exception, sous des formes spécifiques de l’Amérique Latine – elle peine à offrir une alternative. Ses idées sont redevenues crédibles, pas ses partis. Du coup, comme souvent, la crise suscite des réactions d’inquiétude, un désir de protection et d’ordre, des tentations d’hostilité aux autres qui favorisent plutôt les réflexes conservateurs.

Il y a bien sûr le cas particulier des Etats Unis, où un grand changement politique vient d’avoir lieu. Mais, là encore, en dehors de l’attraction personnelle exercée par le candidat Barak OBAMA, il est malaisé d’établir si le vote américain de novembre dernier a été un vote anticrise ou un vote anti-Bush.

Quant aux grands régimes despotiques ou autoritaires tel l’Iran, la Chine, l’Arabie Saoudite ou l’Egypte, si la crise les affecte, elle ne les ébranle pas et en tout cas ne les pousse pas à l’auto-réforme.

La crise actuelle est, à l ‘évidence, une crise du capitalisme, puisqu’il n’y a plus désormais sur la planète d’autre mode de production. C’est aussi une crise de la financiarisation de l’économie. Ainsi, à la veille du séisme de Wall Street, le total des transactions monétaires et financières était cinquante fois supérieur au PIB mondial, c’est à dire à l’économie réelle. Distorsion absurde ! La crise actuelle est une crise de la dérégulation et signe, selon beaucoup, la faillite de la théorie et des pratiques économiques néo-libérales. Mais la prise de conscience de cette réalité reste encore abstraite ou superficielle. Il est pourtant urgent, et c’est ma deuxième affirmation, d’en tirer les leçons.

II – Il serait sage de tirer les évidentes leçons de la crise pour guider nos politiques

Si la crise globale est celle de la dérégulation, l’idée centrale qui s’impose est celle de la nécessité d’une régulation. Trois directions d’action s’offrent à nous.

Première direction d’action – Réduire et contrôler la sphère financière. D’abord réduire. Mettre fin à l’hypertrophie de la sphère financière suppose d’assécher les montants colossaux des transactions sur les marchés des changes et sur les marchés des produits dérivés. Pour calmer le marché des changes (qui représentait en 2005 dix fois le PIB mondial), il faut mettre fin à l’instabilité des monnaies qui, sous prétexte de couvertures à terme, sert de support à la spéculation. Cela veut dire revenir à une certaine stabilité des taux de change, celle qui avait été instaurée à Bretton Woods en 1944 et qui a été abandonnée en 1971.

Plus préoccupante encore est l’énormité des transactions sur les marchés des produits dérivés (qui représentaient trente fois le PIB mondial en 2005). Ceux-ci nourrissent une spéculation sur les taux d’intérêt, sur les cours de bourse, sur les crédits immobiliers (aux Etats Unis les fameux subprimes) mais aussi, désormais, sur les prix des matières premières ou des produits alimentaires, sur les cours du pétrole ou du gaz. La réponse est ici le retour à un certain encadrement des taux de la part des autorités de régulation, des institutions financières et des Etats.

Il faut ensuite contrôler. Contrôler la sphère financière implique de s’attaquer, de façon beaucoup plus résolue que ne l’a esquissé le G 20 d’avril dernier à Londres, aux paradis fiscaux et aux fonds spéculatifs, deux coresponsables de la débâcle financière.

Pour les paradis fiscaux, en établir la liste ou introduire des droits d’enquête, tout en laissant nos banques et nos grandes entreprises continuer à y placer discrètement et massivement des fonds, n’est pas à la hauteur de l’enjeu. Il faut interdire les paradis fiscaux, dont aucun ne saurait subsister, si les principales puissances économiques voulaient y mettre bon ordre.

Quant aux fonds spéculatifs (les hedge funds), dont les deux tiers sont justement situés dans les paradis fiscaux, il ne suffit pas de les obliger à s’immatriculer auprès d’un superviseur, il faut leur imposer une réglementation rigoureuse.

Tout cela suppose la mise en place effective d’une organisation globale de supervision et de contrôle du système financier international impliquant le FMI, le Conseil de Stabilisation Financière, la Banque des Règlements Internationaux (BRI), les banques centrales, les instances de régulation nationales et les Etats.

Deuxième direction d’action – Rechercher un partage plus équitable de la valeur ajoutée entre les salaires et les profits. Une des leçons fondamentales de la crise – sous estimée par les observateurs et presque ignorée par les gouvernements et les chefs d’entreprise – est que la recherche d’une augmentation excessive des taux de profit a déséquilibré l’économie.

D’un côté, sous prétexte de compétitivité, on a pratiqué l’austérité salariale, puis poussé les ménages à s’endetter pour soutenir malgré tout la consommation. Cette tendance a été spectaculaire aux Etats Unis, et ce n’est pas par hasard si la bourrasque financière a commencé dans l’immobilier avec la déconfiture des subprimes.

De l’autre côté, les activités financières ont proliféré, souvent fondées sur la spéculation et parfois même sur l’escroquerie pure et simple, comme des scandales retentissants l’ont montré. Pour assurer des revenus excessifs aux acteurs financiers y compris institutionnels, il a été exigé des entreprises des marges bénéficiaires déraisonnables, souvent égales ou supérieures à 20 % ce qui a centré la gestion des entreprises sur la rentabilité à court terme, au détriment du reste.

Un mode de fonctionnement économique différent, mieux contrôlé et permettant une répartition des revenus plus équitable doit émerger si l’on veut parvenir à un nouvel équilibre économique.

Troisième direction d’action – Rééquilibrer l’économie mondiale. Voilà un défi que l’Amérique Latine peut contribuer à relever, elle qui connaît des degrés divers de développement et les problématiques de l’échange inégal.

Les disparités de situations et de revenus, frappantes dans les pays développés, croissantes dans les économies émergentes, deviennent désespérantes à l’échelle de la planète. Près de trois milliards de personnes vivent avec moins de deux dollars par jour. Leur habitat est précaire, leur nourriture déficiente, leur accès à l’eau potable aléatoire, leur droit à l’éducation chichement mesuré. Or deux milliards cinq cent millions d’être humains supplémentaires devraient nous rejoindre d’ici 2050.

Il faudra étendre le développement à l’échelle du monde. Or, déjà, la planète souffre. Les sources d’énergie s’épuisent, des matières premières se raréfient, des forêts sont menacées, la disponibilité en eau stagne, la désertification progresse et des pollutions s’installent. En outre, nous sommes menacés par le réchauffement climatique et ses dérèglements.

Répondre à la crise conjoncturelle sans renoncer à penser le défi du long terme impose de changer notre modèle de développement. Le débat croissance ou non-croissance n’a pas lieu d’être. L’exigence de développement des pays pauvres doit trouver une réponse mais sur des bases plus économes, tournées prioritairement vers la satisfaction des besoins élémentaires de milliards d’être humains.

Face à la crise, la responsabilité des gouvernements est bien sûr d’en abréger le cours.. Elle est aussi d’y trouver l’occasion d’une réflexion en profondeur sur le fonctionnement de notre économie et sur notre modèle de civilisation.

On nous a vanté pendant trente ans les mérites de la dérégulation financière, les bienfaits de la déréglementation économique et la vertu du retrait des Etats de la sphère de l’économie. Tout cela s’est révélé fallacieux et dangereux.

Il n’est pas question, naturellement, d’en venir à l’économie administrée, d’instaurer le protectionnisme ou de rigidifier les mécanismes du marché et du crédit . Il s’agit simplement de rétablir des règles et d’instaurer les contrôles dont toute l’activité productive, financière ou d’échange a besoin pour ne pas dériver.

Il serait insupportable, et cette fois peut-être lourd de conséquences politiques, d’avoir mobilisé tant d’argent afin de porter secours à un secteur ayant créé tant de désordre, pour qu’après coup tout recommence comme avant, avec la même avidité et la même irresponsabilité.

Tirons des leçons de la crise. La régulation est indispensable à la globalisation. Elle passe par une restauration du rôle des Etats et des organisations internationales. L’économie doit rétablir son emprise sur la finance. L’homme doit affirmer sa maîtrise sur l’économie. La création, la recherche, le savoir, la production, la solidarité doivent être placés au premier rang dans nos sociétés. Pour demain sortir du malaise, il faut tirer, aujourd’hui, des leçons politiques fécondes de la crise.

Lionel Jospin

publie le 03/05/2010

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