Discours de l’Ambassadeur (visite Edgard Morin)

Cher Edgar Morin, estimados amigos,

Il est devenu d’usage de vous présenter en disant qu’on ne vous présente plus. Précaution oratoire qui traduit un certain embarras au moment de présenter le penseur français vivant le plus célèbre depuis l’extrême occident latino-américain jusqu’à l’extrême orient japonais, traduit en plus de 20 langues, référence des académicos mais aussi, comme on l’a vu récemment en France au moment de la campagne présidentielle, des présidents de la république.

Il est encore plus difficile de vous présenter devant un public sud-américain, et en particulier chilien : l’histoire de votre amitié avec l’Amérique latine est aussi ancienne que votre œuvre, et les Chiliens vous ont accueilli plusieurs fois déjà. Cette histoire a commencé dès les années 1960 lorsque vous fréquentiez la Facultad Latinoamericana de Ciencias sociales, et que vous commenciez vos voyages en Amérique latine qui n’ont jamais cessé depuis. La « comuna estudiantil » de Mai 68, dont on a célébré récemment le 40e anniversaire, vous l’avez vécue non seulement en France mais également au Brésil. En fait, c’est peut-être l’Amérique latine qui a été votre disciple le plus fidèle et le plus conséquent, en créant au Mexique, à Hermosillo, une université à votre nom et l’où enseignera selon votre conception du savoir et de sa transmission.

Il y a sans doute de nombreuses explications à cette réception privilégiée de votre pensée en Amérique latine. Peut-être l’une d’entre elle est-elle une plus grande capacité du monde de la recherche et de l’enseignement dans ces « pays neufs » à s’affranchir de l’hyper-spécialisation, de la technicisation de la pensée et des cloisonnements qui en résultent trop souvent dans nos propres universités. Vous dites vous-même placer beaucoup d’espoir dans l’aptitude des latino-américains à réinventer –ou, pour reprendre une formule qui vous est chère, à métamorphoser- notre façon de comprendre le monde et d’agir sur lui.

De fait, si j’osais cet exercice risqué qui consiste à résumer tout un parcours en un seul mot, je dirais que le vôtre est celui d’un abatteur acharné de clôtures, clôtures entre les savoirs, clôtures entre les hommes. Vous vous êtes défini vous-même comme un « braconnier des savoirs ». Cette jolie expression dit à la fois votre insaisissable liberté de mouvement –rares sont les domaines du savoir qui n’aient pas été vos terrains de chasse, de l’histoire à la sociologie en passant par le droit, de la biologie à l’écologie en passant par la cybernétique-, et le caractère toujours un peu clandestin, voire illicite, de vos cheminements. Clandestinité paradoxale de la part d’un penseur devenu autorité, et pourvu de tous les sacrements (vous êtes docteur honoris causa d’une quinzaine d’universités). Clandestinité inséparable pourtant de votre identité, puisque, passée la guerre de 40 et l’occupation allemande, vous n’avez jamais abandonné votre nombre de chapa, sous lequel vous êtes connu de tous.

Clandestinité de celui qui n’a jamais cessé de chasser sans permis ni saison en sautant par-dessus les barrières, et qui vous a valu bien des excommunications, depuis la première d’entre elle : votre exclusion du parti communiste en 1951 pour manque d’orthodoxie.

Clandestinité du résistant qu’au fond vous n’avez jamais cessé d’être, contre tous les impérialismes et tous les dogmatismes, qu’ils soient fasciste, stalinien ou colonial.

Mais si votre expérience intime des idéologies et de leurs capacités destructrices vous ont fait renoncer depuis longtemps au grand soir, vous n’avez pas pour autant fait le deuil de l’utopie. Cette place centrale de l’utopie, qui n’est plus celle du bonheur universel mais celle de ce qui, selon vos propres termes, sans être « réalisable pour le moment a une possibilité dans le réel », est sans doute l’une des clefs de l’inaltérable jeunesse de votre pensée, de vous-même. Il faut être utopiste pour penser l’avenir de la planète en prônant, comme vous l’avez fait en précurseur, un nouveau rapport de l’homme à sa terre-patrie, l’avénement d’une politique et d’une économie humanistes ou « de civilisation » et dont vous allez nous parler ce soir.

Bienvenue parmi nous, Edgar Morin.

Je vous remercie.

publie le 06/01/2009

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