Interview de Guy Bernardin

JPEGAvec l’équivalent de 16 fois le tour de la planète à son actif, navigateur hors pair et dont la réputation n’est plus à faire, Guy Bernardin s’est lancé, en septembre 2005, un nouveau défi : le tour du monde seul en voilier. Fervent admirateur de Joshua Slocum, que l’on considère comme l’un des pères de la navigation en solitaire, Guy est parti sur les traces du capitaine canadien et de sa mythique embarcation le Spray. Joshua Slocum avait réalisé cet exploit entre 1895 et 1898 et voici qu’un peu plus de 100 ans plus tard, Guy Bernardin nous fait revivre cette aventure. Témoignage lors de son escale “forcée” à Concon (Chili)

- Comment vous est venue cette passion pour la navigation ?

Je suis né en Tunisie mais la famille de ma mère est de St Briac. Mon grand-père, qui m’a élevé, était, tout comme son père, capitaine sur les grands voiliers, dans le temps. Je passais des heures et des heures à bord seul avec lui et comme tout vieux marin, il ne parlait pas. J’apprenais en regardant, je sentais qu’il se passait quelque chose entre le bateau, la mer et moi.
Et me voilà à 63 ans, parti pour revivre l’épopée de Joshua Slocum

- Pourquoi et comment cette envie soudaine de partir sur les traces de Joshua Slocum ?

Comme ça, tout d’un coup, alors que je faisais ma sieste ! C’est comme si une voix m’avait dit de le faire. Sur le coup, je me suis dit qu’il fallait être fou.
J’ai quand même étudié la situation pendant 2 mois : j’avais le bateau depuis plusieurs années et je pensais qu’il pouvait le faire. En plus, ça n’avait jamais été fait.
Je me suis dit que ça serait une belle histoire. Ca permettrait, dans le même temps, de faire connaître une partie du patrimoine américain et mondial à travers cette épopée. C’était une façon de rendre hommage à Joshua Slocum et au Spray (ndlr : bateau sur lequel naviguait Slocum).
Et puis, le fait qu’il ait été, comme mon grand-père, capitaine sur les grands voiliers, m’a permis de me sentir plus proche et de m’identifier plus facilement à lui.

-Le Spray of Saint Briac est une réplique exacte du Spray de 1895.

Comme pour son ancêtre, a-t-il été nécessaire de le remettre en état ?
Oui, je l’ai entièrement rénové. Le bateau a été construit à l’identique par un Américain du Connecticut que j’ai croisé à Panama, au détour d’une de mes tentatives pour rejoindre San Francisco.
20 ans après, au moment où l’idée de ce périple a germé dans ma tête, je l’ai retrouvé et j’ai décidé de dédier 3 ans de ma vie en hommage au Spray et à Joshua Slocum à l’occasion du centenaire de sa disparition en mer. Je me suis rendu aux Etats-Unis pour le retrouver, et voilà 5 ans qu’il était dans le port en France. C’était donc un moyen de faire revivre toute cette aventure mais aussi pour moi de refaire un 7ème Cap Horn... Malheureusement, la mer en a voulu autrement et il n’y aura pas ce 7ème passage.

- Parlez nous de votre arrivée au Chili.

J’ai d’abord fait escale à Talcahuano mais le port ne convenait pas au bateau et à ses besoins. Me voilà reparti pour atteindre Viña del Mar et Concon.
Le Chili ne m’est pas inconnu. J’étais déjà venu ici par deux fois. En 1991, l’Armada m’a sauvé la vie. Ils m’ont récupéré à bord de leur bateau qui s’appelait le Rancagua. Ensuite je suis reparti, j’ai fait la route du Rhum et étant donné que je n’avais pas de sponsor et que j’avais dans l’idée de revenir ici pour les remercier, j’ai appelé mon bateau Rancagua. J’ai aussi fait la “mil millas” et je suis rentré par le Horn directement. La deuxième fois, ils m’ont assisté et on a pu sauver mon 60 pieds.

-Pourquoi avoir abandonné ce passage ? Avarie ou souci de santé ?

Ma propre santé n’a pas tenu. L’avarie était principalement due à des infiltrations d’eau. J’aurais pu tenir, il suffisait de pomper 8 fois par jour 100 litres, c’était possible.
La raison principale est que j’étais complètement à plat. De toute ma vie, je n’avais jamais été aussi à plat. Aussi bien physiquement que mentalement. J’ai quand même attendu une semaine en espérant une amélioration qui n’est jamais venue. Cap donc sur Talcahuano puis Viña del Mar.

-L’alimentation à bord a-t-elle joué un rôle dans votre décision ?

Lors de mon escale à Opua en Nouvelle-Zélande, je me suis ravitaillé en nourriture locale. Seulement la nourriture néozélandaise est pauvre en vitamines donc j’ai forcément eu des carences. En plus, j’ai maintenu le même régime que lors de la première partie de mon périple alors que là, il faisait froid tous les jours, je faisais beaucoup d’exercice et du coup, j’ai eu un affaiblissement général.
Donc maintenant, je repars d’ici direction Panama !

- Maintenant que vous avez choisi de passer par Panama, quelle sera votre trajectoire ?

J’attends les résultats médicaux mais je pense que je vais rentrer par Panama, ensuite la Floride et Sables d’Olonne. L’arrivée est prévue pour juin. C’est bien parce que les enfants des écoles suivent mon périple donc ca serait bien que j’arrive avant le début des vacances scolaires.

-Plusieurs écoles vous suivent ?

Oui oui. Il y en a une des Sables d’Olonne, une dans le Midi à Roquestron et une à Grenoble.

- Dites nous-en un peu plus sur la vie à bord. La journée type.

C’est se lever avec le jour, prendre son petit déjeuner assez copieux. Ensuite, il faut faire la maintenance, voir sa position et puis lecture. Ensuite déjeuner, ou ce qui y ressemble et après midi lecture. Et je me couche dès qu’il fait nuit. Ca passe assez vite en fait. Et puis l’activité est soutenue, surtout dans les mers du sud, mais une fois qu’on a envoyé la toile, il n’y a pas grand chose à faire. Du coup, je lis beaucoup, 7 ou 8 heures par jour. Je manque quand même un peu d’exercice.

- Pour se ménager des aires de repos, j’imagine que ça ne doit pas être simple.

En fait, tout dépend des conditions climatiques mais en général, avec ce bateau là, qui est relativement confortable, j’arrive à dormir correctement. Il n’y a qu’en période de trafic où on se réveille souvent. Sinon, il m’arrive de dormir 10 heures. Mais je me lève quand même toutes les 2 heures. Et puis j’ai un radar qui m’avertit en cas de batiment proche, donc jusqu’à présent je n’ai pas eu de gros problèmes. Le plus difficile viendra quand je passerai Panama jusqu’à la Floride, il y a des coraux, etc...

- Et une fois à terre que faites vous ?

Je m’occupe du bateau. L’entretien est ce qui prend le plus de temps. J’ai plus de jours de travail à quai sur le bateau que de jours de navigation alors que j’arrive à 400 jours de navigation...Ce bateau demande un entretien impressionant ! Il faut toujours refaire les mêmes choses, c’est éreintant ! La première semaine et la dernière avant les escales sont les plus dures.

- Vous dites souvent que vous croyez aux signes du destin et qu’il y a des ressemblances troublantes entre vous et Joshua Slocum.

Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec Slocum
J’ai le même âge que lui à un siècle près. Il est né en 1844 et je suis né en 1944. Je reprends l’idée de son tour du monde alors que l’année prochaine on célèbrera le centenaire de sa disparition en mer.
Un autre signe du destin : quand j’ai été récupéré, la première fois par la marine chilienne, j’ai remis ça l’année d’après sur le même record, New-York/San Francisco, et à 100 miles près, j’ai failli perdre l’autre bateau au même endroit et la marine est venue me récupérer encore une fois. Pratiquement un an après jour pour jour, au même endroit, il m’est arrivé la même chose...

- Comment vous arrivez à garder le contact avec la terre ?

Comme équipement, j’ai un GPS, c’est plus pratique. J’ai la BLU, mails, radio avec systeme amateur. Deux fois par semaine j’ai des contacts radio amateurs et on m’a offert récemment un iridium donc je peux appeler, de temps en temps, ma famille.

- En parlant de famille, comment le vit-elle justement ? Cet éloignement, ces envies de partir aussi soudaines que régulières ?

Je retourne en France à chaque escale pendant 3 ou 4 mois. Ils vivent ça correctement. Ils sont assez passionés. Ils ont leur vie à eux, ils sont habitués mais ils attendent que je finisse.
Mon fils, qui a 16 ans, suit des cours par correspondance. Il travaille d’ailleurs très bien. D’ailleurs, si je fais cette traversée c’est pour lui montrer que dans la vie, avec peu de moyens on peut faire de grandes choses. Que lorsqu’on voulait on pouvait. C’est une leçon de vie. C’est le message que je veux faire passer à mon fils mais aussi aux enfants des écoles. Quand on a des rêves il faut se donner les moyens de les réaliser.
Je veux aussi montrer à des gens d’un certain age qu’ils peuvent faire de grandes choses.

- Et maintenant, comment voyez-vous vos prochaines aventures ?

Au départ, j’étais parti pour une année, pour essayer de faire sans escale, ce qui était très prétentieux. Surtout sachant que le Spray est un bateau qui nécessite beaucoup d’entretien et le matériel se fatigue beaucoup.
Et puis il y a la question des saisons et au lieu de faire ça en une année, j’ai fait ça en trois ans. C’est beaucoup trois ans dans la vie de quelqu’un. Mais j’aimerais quand même bien repartir. J’ai toujours été très actif. Je reste 3-4 mois sans trop savoir ce que je vais faire et puis l’envie me reprend.

Propos recueillis par Stéphanie Verleyen

publie le 17/02/2008

haut de la page