María Belén Carvajal : "Le terrain est un espace d’équité" [es]

Dès sa jeunesse, elle s’est accoutumée à faire tomber des murs. Elle est à l’origine de la création d’un atelier de football féminin à l’école pour filles dans laquelle elle étudiait à San Felipe, sa ville natale au Chili. En 2019, en France, elle devient la première arbitre chilienne à participer à une Coupe du monde féminine. Et en octobre 2020, elle devient la première femme à arbitrer un match de deuxième division masculine dans son pays. Sans aucun doute, le nom de María Belén Carvajal restera dans l’histoire du football chilien. C’est la raison pour laquelle, en tant qu’Ambassade de France au Chili, nous souhaitons, en cette Journée internationale des droits des femmes, rendre hommage à cette pionnière dont la carrière peut inspirer de nombreuses autres filles et femmes. Dans cet entretien, María Belén nous raconte son expérience et révèle également le lien spécial qui la lie à la France.

Par Alexandre Hamon

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L’arbitre chilienne María Belén Carvajal pendant le match entre Melipilla et Copiapó, le 28 octobre 2020.
Carlos Parra - ANFP

Comment êtes-vous arrivée dans le football, un sport majoritairement masculin ?
J’ai toujours été très sportive. Dans ma famille, qui est férue de sport, il n’y a jamais eu de différences basées sur le genre. Si je voulais faire quelque chose, je le faisais. Je ne me suis jamais demandé si le football était fait pour moi ou non. J’aimais le football et je me suis mise au football. Cela s’explique par mon éducation et ma personnalité.

Mais on ne vous laissait pas jouer au football dans votre école…
Mon collège était un établissement religieux pour filles . Il y était difficile de jouer au football. Moi je jouais avec mes camarades, je trouvais cela normal. Un conflit est donc né avec les autorités de l’école parce qu’elles me disaient que les filles ne pouvaient pas jouer au football. J’avais du mal à l’accepter car je ne comprenais pas pourquoi je pouvais jouer chez moi, avec mes cousins, et pas à l’école. Et puis, par la suite, un atelier de football féminin a été créé. C’était en quelque sorte pour nous tenir tranquilles.

A quels obstacles avez-vous été confrontée pendant votre carrière ?
Je pense que la pression sociale a constitué un obstacle. J’ai reçu des critiques de la part de femmes qui me disaient que ce que je faisais n’était pas pour les femmes. Mais pour moi, chacun se fixe lui-même les obstacles auxquels il est confronté. Tu penses que tu ne peux pas faire quelque chose, parce que les gens te le disent. Mais cette mentalité n’est pas la mienne. Heureusement, la société est en train d’évoluer à ce sujet. D’autres pensées, d’autres perspectives sont arrivées. La société chilienne est toujours très patriarcale. Mais nous avançons petit à petit. Notre société fait désormais preuve d’une plus grande maturité.

Comment avez-vous vécu le match entre Melipilla et Copiapó, qui a marqué l’histoire du football chilien, et lors duquel vous avez accordé sept cartons jaunes et deux penalties ?
Dans ce match, soit je m’en sortais avec les honneurs, soit j’allais en enfer. Pour moi, il ne s’agissait pas de démontrer quoi que ce soit à la société en tant que femme. J’avais surtout la pression de bien faire mon travail. C’est ce que j’ai toujours fait et c’est pour cela que j’en suis là aujourd’hui. L’objectif était de faire abstraction de ce contexte d’être la première femme à arbitrer un match professionnel masculin. C’est notre société qui fait cette différence alors qu’en réalité cela devrait passer inaperçu. Mais cela fait partie de la visibilité qu’on veut donner à ce genre d’événement pour motiver d’autres femmes.

Quel a été l’accueil des joueurs ?
Malgré le contexte médiatique, ils se sont comportés comme d’habitude. Ils se plaignaient tout le temps mais ils n’ont pas fait de différence.

"Les femmes doivent croire en elles"

Quel message transmettriez-vous aux filles et femmes qui veulent suivre votre exemple ?
Je leur dirais qu’elles s’aiment. Parce que si on ne s’aime pas, on ne peut pas avancer. Elles doivent croire en leurs capacités et ne pas faire attention à ce que pensent les gens. Si tu es heureuse, et que tu sens que tu fais bien les choses, tu dois continuer dans cette direction. Elles ne doivent pas baisser les bras. Le plus important est de te persuader toi-même et de convaincre que tu es capable.

Dans quelle mesure le sport peut-il constituer un moteur de l’égalité entre les femmes et les hommes ?
Le sport est le meilleur espace pour cela. Pour moi, le plus important c’est l’équité. Que nous ayons tous les mêmes valeurs, les mêmes terrains, les mêmes vestiaires, pour que chacun puisse se développer et découvrir sa vocation. Femmes et hommes, nous devons être autocritiques. Ce n’est pas parce que je suis une femme que l’on m’a tout donné sur un plateau. J’ai été désignée pour arbitrer ce match, non pas parce que je suis une femme, mais parce que j’ai à mon actif une carrière longue de 10 ans. J’ai arbitré lors d’un Mondial. C’est parce que j’ai atteint une certaine maturité en tant qu’arbitre que j’ai pu en arriver là.

Selon vous, que manque-t-il pour avancer vers une plus grande inclusion des femmes dans le monde du football, tant dans le domaine de l’arbitrage que dans celui du jeu ?
La société est en transition. Mais beaucoup de personnes se trouvant actuellement à la tête des clubs sont rétrogrades dans cette société. Il manque un renouvellement des dirigeants pour que nous nous rendions compte de la capacité des femmes. Et les femmes elles-mêmes doivent croire en elles.

Du 30 juin au 2 juillet 2021, se tiendra à Paris, le Forum Génération Egalité, organisé par ONU Mujer et co-présidé par la France et le Mexique. Il s’agiradu plus grand rassemblement mondial en faveur de l’égalité femmes-hommes. L’égalité dans le sport sera l’un des sujets traités dans le cadre de cet événement. Quelles mesures en attendez-vous ?
J’aimerais que l’équité de ressources entre les femmes et les hommes soit promue et que l’on transmette le message que nous sommes tous compétents, que le terrain est un espace d’équité. J’ai connu beaucoup de collègues qui ont abandonné alors qu’elles avaient un potentiel important. Nous ne pouvons pas quitter le navire.

"J’adore comment les Français vivent au quotidien"

Racontez-nous votre expérience lors du Mondial en France ? Avez-vous eu l’opportunité de visiter notre pays ? Qu’est-ce qui vous a plu le plus ?
J’ai des liens très importants avec la France. C’est le premier pays que j’ai connu quand j’étais petite, et cela m’a marqué. J’y suis allée à l’occasion de la Journée Mondiale de la Jeunesse (en 1997). De plus, ma meilleure amie vit là-bas. J’adore la France, sa mentalité, sa culture et comment les Français vivent au quotidien. Ils sont très sociables, ils aiment partager et profiter de la vie. La France est l’un des pays que j’ai le plus apprécié. En marge du Mondial, j’ai visité Le Havre, tous les lieux touristiques de Paris, la Joconde au Louvre. J’ai été impressionnée par les jardins du Château de Versailles. Avant le Mondial, j’ai commencé à apprendre quelques mots de français. Je ne me souvenais plus de mes cours au collège (elle rit). J’adore l’accent français, je le trouve charmant.

Quels sont vos projets pour la suite ?
Mon objectif était de participer à un Mondial féminin, non pas d’arbitrer un jour un match professionnel masculin. Nous verrons par la suite si l’opportunité se présente d’arbitrer un match de première division masculine avant de prendre ma retraite. J’aimerais également participer aux Jeux Olympiques de Tokyo et au Mondial féminin 2023 en Australie et en Nouvelle-Zélande.

publie le 22/07/2021

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